installations
Colmater les fuites
L’œuvre n’est pas une série de réponses, c’est une série de questions, elle n’est pas une explication mais une demande d’explication. Une œuvre c’est une architecture d’interrogations. Si tout pouvait s’expliquer, il n’y aurait pas de discours. Tout œuvre est une mise en question, une mise en scène. Il n’y a pas de réponse définitive à donner. Ainsi ce n’est pas la réponse qui éclaire, c’est la question.
Colmater les fuites est un travail sur la prolifération, c’est l’instant où le discours officiel montre ses limites et sa duplicité, où les certitudes s’effacent. Les bornes ont été arrachées, on les a déplacées et quand la vérité surgit d’un grand bouleversement, nous sommes sans repères. La prolifération produit de la transparence dans l’opacité des discours, un disfonctionnement occasionnel démontre l’incohérence des choix qui ont été effectués. Les protocoles de sécurité s’avèrent inefficaces et dérisoires devant l’importance du phénomène.
Rien n’a été prévu mais seul la fuite en avant permet de maintenir une certaine cohésion.
Pour matérialiser cette exubérance j’utilise des papiers passés dans un destructeur de documents, longs et touffus serpentins qui génèrent une prolifération un peu malsaine. L’utilisation de cette matière première, de ces déchets fabriqués dans le seul souci de conserver un secret, qui peut être n’est pas avouable, résume assez l’aspect malhonnête des intentions des donneurs de conseils. Le déchet devient une richesse et parler de les réduire consiste seulement à les traiter, ce qui constitue une nouvelle industrie, mais on se garde bien d’être critique.
L’installation consiste à placer des masses de serpentins sortant de tous les orifices, fentes, accidents, recoins qui se trouvent dans la friche. Des masses se répandent là où rien ne devait arriver. Dans cet espace, où l’accident à eu lieu, on entend des propos lénifiants conçus pour dédramatiser la situation. Le public en pénétrant dans l’installation devra lutter contre cette prolifération ou l’accentuer, laisser le choix.
La question repose dans la confrontation de ces deux univers. Pas de parti pris mais une mise en scène qui organise l’interrogation. Les symboles des deux entités se font face, se répondent et créent dans leur dialogue un champ riche en demande d’explications. « Colmater les fuites » repose sur la confrontation des intérêts et des choix de société, prolifération et accident deviennent des énigmes qui peuvent éveiller les consciences. L’individu est face au monde, nous attendons sa réponse.
Eden station
Quoique le rythme naturel des espèces soit beaucoup plus long que le temps de la vie humaine, il nous semble toujours regrettable que ce que nous avons aimé puisse un jour disparaître. Nous sommes sensibles à la vue de vieux arbres et d’épaisses allées, par contre nous répugnons aux remaniements et aux disparitions. Souhaitons-nous l’éternité et celle-ci concernerait-elle notre patrimoine ? L’héritage enrichit, certes, donne du corps, mais en aucun cas les mannes des ancêtres ne doivent se substituer à la vie. Ainsi il arrive de croire à la magie pour faire renaître l’ Eden en voie de disparition ou déjà disparu. Dans notre volonté de modifier, de façonner le monde, le temps devient un obstacle. Il est ou trop court ou trop long, jamais vraiment adapté aux situations. Il faut le condenser ou l’étirer au gré de caprices, créer des raccourcis ou des pauses formidables. L’insatisfaction fait loi.
Le parc de Versailles ou la terrasse de Saint Germain ont perdu il y quelques années leurs arbres spectaculaires, pères arbres auprès de leurs enfants humains. Devant cette perte, beaucoup ont eu le sentiment d’une absence irrémédiable, irréparable. La sagesse a consisté à remplacer ces vieux marronniers par de jeunes plans et ainsi permettre la pérennité des lieux . L’action fut juste même si la perception immédiate demeura frustrante. Mais imaginons qu’une autre décision ait été prise, maintenir à tout prix l’instant, figer le paysage parce qu’il apparaît comme l’aboutissement indépassable et parfait de sa beauté, à la fois témoin de l’histoire et paradigme de l’idée de parc. Imaginons que tout les moyens aient été mis en jeu pour conserver en l’état leur aspect, qu’il y ait profusion de béquilles, physiques ou chimiques, que d’énormes quantités d’énergie ait été dépensées pour retarder l’inéluctable cycle de la vie, que la science et l’argent se soient alliés pour donner une réalité à ce projet : faire de notre monde l’Eden irréprochable.
Arrêt paradis, billet à vendre pour tous, les marchands entreprennent de repousser les limites. Il faut protéger et pour cela il faut édifier une clôture, car ce qui est clos est à moi, et j’en fait naturellement bon usage. La boucle est bouclée. Le monde est un paradis s’il est préservé, il faut le ceindre d’une puissante muraille pour pouvoir établir des différences entre ce qui est bon et ce qui est mauvais. La verticalité marque la limite qu’il est prudent de ne pas franchir, dans notre Eden les choses nous appartiennent, nous en jouissons, nous commerçons avec, et bien protégé, c’est avec justesse que nous profitons du monde.
Le territoire est la métaphore de nos aspirations, liberté, éternité, invincibilité, pureté, ainsi le bon sauvage n’est jamais bien éloigné. Autrefois sacré et gratuit, le paysage est devenu une marchandise, nature à conserver et à diffuser en bocal. Le temps qui construit l’histoire et aménage le collectif est remplacé par l’instant. Et cet instant, facteur d’oubli génère des propositions incongrues et paradoxales ; rendre permanent le fugace, l’immortalité à la porté de tous.
Soyons moderne, soyons en symbiose
Le rythme du développement de la nature devient fort différent de celui de l’homme. Dans notre volonté de modifier, de façonner l’espace, l’équilibre traditionnel du monde est un obstacle à notre propre croissance. Ainsi nous nous trouvons dans l’obligation d’accélérer le temps, de modifier les procédures, d’exiger des raccourcis ; il faut raser pour survivre. L’Amazonie se transforme en un superbe terrain pour planter de la canne sucrière indispensable à l’équilibre énergétique du Brésil. Malgré l’énormité du paradoxe ce phénomène s’inscrit dans la notion de modernité, et il s’avère assez difficile d’y résister.
Notre dictionnaire définit la modernité comme ce qui appartient au temps présent, puis il ajoute qu’elle correspond au goût dominant de notre époque, enfin on trouve le verbe moderniser qui se définit comme rajeunir, organiser selon les besoins contemporains. La modernité ne serait-elle donc que la volonté du plus grand nombre à organiser ses différents rapports au monde dans le but de coller au plus près à ses besoins ? Avec cette manière de voir les choses disparaît la notion de rupture et d’avant garde. Il n’y a plus ni héros ni démiurge, l’homme solitaire, en avance sur son temps n’existe plus. Seules les masses dépoussièrent les structures, et progressent. D’ailleurs la notion de modernité va généralement de pair avec celle de progrès. C’est une modernité à deux étages : la modernité que tous acceptent, l’objet nouveau qui semble porter de nouveaux services, et la modernité qui dérange parce qu’elle véhicule des concepts qui vont à l’encontre de l’opinion la plus commune. Ainsi on peut être moderne grâce à l’usage d’un certain nombre d’objets techniques et par l’acceptation de modèles sociaux majoritairement représentés. C’est se fondre dans le déroulement du flux historique et adopter ces comportements convenus. De là naît un conservatisme lié au progrès. Il ne faut surtout pas bousculer ce progrès qui se résume à la consommation et à la perpétuation de modèles économiques.
La trilogie science, modernité, progrès organise à la fois la pensée et les modes de production. Nous abordons ainsi une société qui cherche la pensée unique, celle-ci visant à se substituer au débat démocratique. Comment être contre le progrès, contre la science ? Voilà une position fort difficile à tenir et qui stigmatise celui qui la revendique. La vigilance est souvent dévalorisée parce qu’elle dérange. Le discours dominant rend la lucidité vulnérable en la faisant apparaître comme réactionnaire.
La mise en concurrence de notre croissance avec la nature peut être considérée comme symbolique de cette problématique. L’utilisation industrielle des ressources agricoles, minières ou marines nous fait oublier toute pudeur. Dans cette installation j’ai choisi un arbre majestueux, un arbre qui pourrait être l’image symbolique de l’arbre, son essence. Et sur cet arbre se déploie une liane, sorte de lierre industriel, faite de gaines électriques de plusieurs diamètres. De couleurs vives et joyeuses elle envahit sa base et se prolonge dans sa ramure. Et le monstrueux semble devenir une issue souriante. Les pires incongruités nous sont proposées et elles ne provoquent pas le moindre émoi. Les travers, les dérèglements ont tendance à se multiplier sans pour autant créer une réelle inquiétude. Bien plus l’erreur est considérée comme inéluctable et elle finit par être la norme. Glissement pervers qui fausse le jugement pour aboutir à une confusion des valeurs.
Petit regard sur la clôture
Cette réflexion m’a ensuite amené à considérer le paysage comme une entité économique, comme une propriété. Chez nous la propriété doit être visible, il est nécessaire que tous puissent en voir les limites et que nul ne puisse y pénétrer. La clôture devient donc un signe, un marquage du territoire et un instrument agressif.
Le paysage est façonné par la clôture. Qu’elle soit naturelle et ancestrale comme la haie où il est possible d’en connaître l’âge par la variété des espèces d’arbres, ou alors industrielle et géométrique comme le fil de fer qui écarte les bêtes et les gens, elle nous organise l’espace. Ici il n’y a plus d’espace ouvert, sans limites, certes la bête est précieuse et la course pénible mais il est si agréable de montrer qu’on a de la terre !
« récolter ou pas » organise des espaces clos de petites dimensions qui sont serrés les uns contre les autres. La forme de l’installation repose sur l’ovale, c’est une capsule dont on ne perçoit que le plan. L’ambiance générale se situe dans un domaine technique et industriel. L’aspect de capsule renforce la lecture d’une nature dominée.
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